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- Un employé de la SAAQ trop zélé... -

 
Un fonctionnaire de la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ) a mis au point, il y a cinq ans, une méthode très simple pour empêcher que des pièces d'auto volées soient blanchies dans le système de la SAAQ. Une initiative qui n'a pas eu l'heur de plaire à son employeur.

Journaliste: François Sanche
Réalisateurs: Emmanuel Marchand et Claudine Blais


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En 2000, Jean-Pierre Page obtient le poste de préposé aux établissements accrédités de la SAAQ. Le 1er mars 2001, un fier-à-bras défonce la porte de sa maison, mais il en est absent. Sa femme et ses enfants se retrouvent seuls face à l'agresseur. L'individu, Martin Désilets, a un lourd passé judiciaire. Il sera condamné à trois ans de prison pour cette agression. Il ne dira jamais qui lui a donné ce contrat, mais il avoue avoir reçu 4000 $ pour attaquer ce simple fonctionnaire de la SAAQ chez lui.

Jean-Pierre Page était affecté à la région de Victoriaville, qui détient le titre peu enviable de capitale du maquillage de véhicules volés.

Les fausses factures
« À Victoriaville, on a développé une expertise : celle de maquiller des véhicules, si bien que la plupart des policiers ne s'aperçoivent pas que ce sont des véhicules volés et ça passe comme du beurre dans la poêle pour la SAAQ », explique Jacques Fontaine, qui était à cette époque Capitaine aux enquêtes de la police de Victoriaville. Il a dirigé une enquête menant à la saisie de 80 véhicules chez un homme d'affaires qui utilisait des pièces de véhicules volés pour reconstruire des autos accidentées. Pour blanchir ces pièces, il présentait de fausses factures et de faux numéros de série à la SAAQ.

Les mandataires appliquent la procédure de la SAAQ sans trop se questionner. En fait, il est si facile de berner la SAAQ que les reconstructeurs malhonnêtes utilisent sans crainte le même numéro de série pour plusieurs véhicules. « Tu peux passer 56 portes de Cadillac avec le même numéro de série parce que la SAAQ ne compile pas ces informations », dénonce Pierre-Karl Dubuc, expert en authentification de voitures volées maquillées.

Une banque de données dérangeante
Or, avec la banque de données compilées par Jean-Pierre Page au début de 2001, une vingtaine de véhicules qui avaient passé sous le nez des mandataires sont bloqués et référés à la police par le fonctionnaire. « C'était le rôle que l'on aurait aimé voir jouer par toutes les personnes qui exerçaient exactement les mêmes fonctions que lui. Il avait tout à fait raison », dit l'ancien Capitaine.

Parmi les véhicules douteux interceptés, certains sont présentés par l'homme d'affaires qui venait de se faire saisir 80 véhicules. Ce dernier menace alors de poursuivre la SAAQ, l'accusant de faire des « enquêtes criminelles » sans avoir de « mandat ». La SAAQ informe son fonctionnaire qu'elle ne veut pas d'ennui juridique. Elle permet à l'homme d'affaires, dans certains cas, de simplement remplacer les pièces douteuses, bien qu'il s'agisse d'un individu qui est justement accusé de blanchir des pièces volées. Et cela choque Jean-Pierre Page.

Pour les vendeurs de voitures reconstruites, il est devenu clair que leur obstacle est ce fonctionnaire pointilleux. Et selon Jean-Pierre Page, la haute direction ne l'a pas aidé. « J'ai envoyé des lettres à Québec, demandant par exemple de faire des vérifications auprès d'un recycleur qui avait vendu deux fois les mêmes portes de Cherokee. On n'a jamais eu de réponse! »

Un employé qui « travaillait avec trop de rigueur »
Après que sa famille ait été victime d'une agression, ce père de famille a dû changer d'emploi et déménager. Il a poursuivi la SAAQ, alléguant que son employeur l'a laissé seul face au crime organisé. Dans les documents de cour, la haute direction de la SAAQ reproche à Jean-Pierre d'avoir dépassé « la limite du mandat attendu » en se donnant la « mission d'anéantir un réseau criminel », alors que la directive est de ne pas enquêter au détriment de sa sécurité.

« C'est sûr que j'ai eu des initiatives, admet Jean-Pierre Page en parlant de sa banque de données, mais peuvent-ils me reprocher ça? »


Selon son supérieur immédiat, Jean-Pierre Page « travaillait avec trop de rigueur ». Ce patron reconnaît aussi que la SAAQ « demande » en quelque sorte « d'accepter et de laisser passer » les fausses factures. Au fond, dit-il, la SAAQ veut surtout « qu'il y ait une facture, peu importe que ce soit une facture de (voiture) volée ou n'importe quoi ».

« Je m'attendais quasiment à des félicitations parce que j'avais trouvé ce que je considérais le meilleur outil pour contrôler les vols de véhicules, se rappelle Jean-Pierre Page. Finalement, les tapes dans le dos ne sont jamais arrivées. »

Jean-Pierre Page et la Société de l'assurance automobile du Québec ont finalement conclu une entente à l'amiable. M. Page s'est engagé dans cette entente à ne peut plus commenter cette affaire publiquement. Quant à l'homme d'affaires de Victoriaville qui reconstruisait des véhicules avec des pièces volées, il a été condamné, l'automne dernier, à six ans de prison et à une amende de 600 000 dollars. Il a été reconnu coupable de près de 300 chefs d'accusation de vol de voiture et de blanchiment de pièces. Il interjette appel de ce jugement. La couronne aussi interjette appel: elle réclame une sentence encore plus sévère.

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